Covid-2019 : «L’épidémie teste la relation population-pouvoirs publics» – Libération

Alors que la quarantaine des rapatriés français de Chine a pris fin, le premier décès – hors continent asiatique – d’un patient atteint du Covid-19 est intervenu en France. C’est celle qui était encore ministre de la Santé, Agnès Buzyn, qui a annoncé samedi la mort de ce malade âgé de 80 ans, hospitalisé depuis fin janvier à Bichat (Paris XVIIIe). L’état de santé de ce ressortissant chinois, originaire de la province du Hubei et arrivé en France le 23 janvier, s’était «rapidement dégradé, a précisé l’ex-ministre. Il était depuis plusieurs jours dans un état critique.» Ce patient faisait partie des douze cas de coronavirus recensés à ce jour en France : sept personnes sont encore hospitalisées et quatre sont guéries. Entretien avec Frédéric Vagneron, historien de la médecine et des maladies infectieuses et chercheur rattaché au Centre Alexandre-Koyré (EHESS-CNRS).

Est-il légitime d’avoir peur du coronavirus ?

Dans la presse, sur les réseaux sociaux, mais aussi dans les conversations privées : ce virus est partout. La prolifération de l’information accentue l’inquiétude, chez les autorités comme parmi la population. Je pense que la vigilance des citoyens est légitime, surtout en raison des inconnues concernant le nouveau coronavirus. C’est à cette gestion de l’incertitude que doivent faire face les autorités nationales et internationales.

C’est-à-dire ?

Les épidémies sont une constante historique. Elles testent le ciment relationnel entre les pouvoirs publics et les populations. Depuis le XIXe siècle, les politiques sont de plus en plus jugés sur leurs capacités à protéger les gens. Or, depuis trois décennies, on observe un regard critique, voire défiant, d’une partie de l’opinion à l’égard du discours des autorités sanitaires. Des doutes sont émis sur leur maîtrise des épisodes comme la vache folle ou la grippe aviaire. Après la grippe A de 2009, l’OMS a par exemple été accusée d’exagérer la gravité du virus.

Le bilan mondial du coronavirus dépasse les 1 650 morts. Dimanche, la Chine a fait état de 68 000 contaminations sur son territoire. Comment interpréter ces chiffres ?

Restons prudents sur les chiffres qui circulent depuis le mois de janvier. On parle d’un taux de létalité un peu supérieur à 2 % : ce chiffre correspond au nombre de personnes décédées à cause du nouveau coronavirus par rapport aux contaminations totales avérées. Autrement dit, ce sont les probabilités de succomber après avoir été infecté. Il faut bien évidemment faire le distinguo avec le taux de mortalité. Rapporté à la population chinoise [plus de 1,3 milliard d’habitants, ndlr], un taux de mortalité du Covid-19 de 2 % reviendrait à plusieurs millions de morts.

Est-ce que ce taux de létalité est élevé ?

Tout dépend par rapport à quoi. A titre de comparaison, Ebola a un taux de létalité de 50 % en moyenne. Schématiquement, une personne qui en est atteinte n’a qu’une chance sur deux de survivre, bien que ce taux puisse varier entre 25 % et 90 % en fonction des différentes épidémies d’Ebola apparues depuis 1976, date de la découverte du virus. Pour autant, cela n’enlève rien à la gravité du nouveau coronavirus. Même avec une létalité peu élevée, un virus qui se propage largement dans la population mondiale peut causer une surmortalité importante : c’est ce que l’on constate chaque année avec les épidémies saisonnières de grippe.

Les chiffres sont-ils sous-estimés ?

C’est impossible d’avoir la preuve formelle du nombre total de contaminations. Il y en a sans doute plus que dans les annonces officielles. Comme la grippe saisonnière, beaucoup de personnes malades sont sans doute passées entre les mailles du filet car elles n’ont pas consulté, donc n’ont pas été recensées. Certains experts britanniques évoquaient déjà le 26 janvier plus de 100 000 personnes contaminées alors qu’a l’époque les chiffres officiels faisaient état de 2 000 cas. Toute cette incertitude autour des chiffres favorise un climat d’inquiétude.

L’OMS estime que ce nouveau coronavirus constitue une «très grave menace pour le monde». Quelle a été la posture de l’institution depuis le début de l’épidémie ?

Conformément au règlement sanitaire international de 2005, l’OMS a joué son rôle d’alerte et de gestion de la crise. Dès fin janvier, elle a déclenché l’urgence sanitaire internationale. L’alerte précoce permet aux Etats de limiter la propagation du virus par différents points d’entrée, de mettre en place des dispositifs d’accueil, tout en surveillant l’apparition de nouveaux cas.

Outre l’aspect sanitaire, l’action de l’OMS revêt-elle une dimension politique ?

Oui. L’institution donne certes l’alerte sanitaire au niveau mondial, mais il convient de s’interroger sur son rôle dans le développement des systèmes de santé dans chaque pays. On a aujourd’hui les yeux rivés sur ce nouveau coronavirus à cause de la menace de contagion internationale qu’il représente. Les pays les plus développés ont les capacités de se préparer. Mais comment des Etats dont le système de santé est défaillant vont-ils gérer l’apparition de cas, même avec cette alerte précoce ? N’oublions pas qu’ils font face à d’autres maladies bien identifiées, comme la rougeole en république démocratique du Congo. Elle a déjà fait plus de 6 000 morts. Pourtant, il existe un vaccin. Ici, c’est l’impuissance à se mobiliser face aux inégalités de santé criantes à l’échelle mondiale qui frappe. Quid donc de l’action de l’OMS par rapport à cette urgence-là ?


Valentin Cebron

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