Quand le cabinet médical sinvite à la maison – Tribune de Genève

Pratiquer soi-même un examen médical en enregistrant les bruits de ses poumons ou en photographiant le fond de sa gorge, depuis son salon comme depuis la chambre d’hôtel en voyage d’affaires. Tout cela sans passer par la case consultation en cabinet avec pour avantages d’économiser du temps et de l’argent. C’est le concept vanté par l’assurance-maladie suisse SWICA. Dernièrement, la compagnie a annoncé le lancement d’un projet pilote: elle va fournir gratuitement à 2000 assurés un appareil connecté, TytoHome, qui permet de collecter des données et de les envoyer à un centre médical pour analyse.

Selon un rapport de l’Agence française de la santé numérique, environ 13% de la population suisse est aujourd’hui couverte par la télémédecine, soit une médecine pratiquée à distance à l’aide des nouvelles technologies. Depuis une quinzaine d’années, de nombreuses assurances collaborent en effet avec des centres qui délivrent par téléphone conseils, ordonnances et certificats d’incapacité sur la base de questionnaires et d’algorithmes, de consultations vidéos, de photos (lire ci-contre). SWICA possède un tel service, baptisé santé 24.

Identifier otite ou angine

TytoHome, qui coûte 320 francs pièce et est développé par une entreprise israélienne, est déjà utilisé, notamment aux États-Unis. Il sert à effectuer un examen médical soi-même au moyen d’un boîtier carré doté de trois accessoires: un stéthoscope, un otoscope et un abaisse-langue. Allié à une application smartphone, qui guide le patient, il permet d’enregistrer les bruits du cœur, des poumons et de l’abdomen afin de détecter une possible pneumonie ou une bronchite, explique Silvia Schnidrig, chargée de communication pour SWICA.

Prendre, aussi, des photos du conduit auditif, du tympan, de la gorge et de la peau «pour identifier une angine, une otite ou une inflammation du canal auditif». Enfin, mesurer la fréquence cardiaque et la température corporelle «pour distinguer une inflammation légère d’une grave». Le patient peut ajouter un texte ou une courte vidéo.

Ces données sont ensuite transmises à santé 24 pour être analysées. Mais pas forcément par un docteur. «D’abord par le personnel médical de santé 24, soit des employés qui ont une formation médicale spécialisée, comme des infirmières; ensuite, si nécessaire, par un médecin», précise Silvia Schnidrig. Ce dernier peut proposer une consultation vidéo «si elle apporte une valeur ajoutée médicale. Sinon, un appel téléphonique est souvent suffisant. Il se peut aussi que le patient souhaite montrer quelque chose au médecin ou celui-ci veut examiner une certaine zone.»

Diminuer stress et coûts

SWICA vante les nombreux avantages de ce système: des consultations n’importe où et n’importe quand, un désencombrement des cabinets des médecins généralistes et des services d’urgences, moins de stress pour les enfants. Des enjeux financiers entrent évidemment en compte: «Cela permet de contribuer à la réduction des coûts de santé et de faire gagner du temps et de l’argent aux assurés.» Ainsi qu’à l’assurance. «Il est clair que nous lancerons TytoHome seulement s’il est approuvé par nos clients et qu’il apporte des avantages financiers pour nous et pour nos clients.»

Les bénéfices brandis sont séduisants mais ils ne convainquent pas tous les professionnels de la santé. Pour Michel Matter et Didier Châtelain, respectivement président et ancien vice-président de l’Association des médecins de Genève (AMGe), ces technologies peuvent être des approches intéressantes mais elles doivent rester au service du patient et du médecin, pas en remplacement de ce dernier. «C’est une aide potentielle sans doute utile dans certaines situations, comme l’éloignement géographique, mais en aucun cas à généraliser», relèvent-ils. Didier Châtelain, également président des médecins de famille, craint le risque d’excès de demandes en soins par l’anxiété générée ou de banalisations dangereuses par méconnaissance.

Sanae Mazouri, médecin du Service de cybersanté et télémédecine des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG), reconnaît que les systèmes tels que TytoHome peuvent servir à rassurer et à opérer un tri dans certains cas lorsqu’on hésite à consulter ou se rendre aux urgences. «Mais il y a un intérêt seulement si le patient a été bien informé à les manier et que la consultation à distance s’inscrit dans un suivi régulier en face-à-face.»

«Ce système a des limites»

Les limites du système sont essentiellement liées aux compétences de ceux qui analysent et au diagnostic par écrans interposés. Didier Châtelain est d’avis que les assistants médicaux peuvent être un filtre «mais il faut qu’il y ait une analyse du médecin systématique, pas seulement en cas de doutes». Car poser un diagnostic à travers un écran demande beaucoup d’expérience, soutient-il. «Il est bien plus compliqué de se prononcer de cette manière. L’excellence de la formation du médecin répondant au patient par télémédecine est primordiale; or elle est très souvent méconnue.»

La distance rend aussi impossible toute auscultation physique. «Ces outils de télémédecine se prêtent à un contexte d’infections virales et de plaintes mineures, analyse Sanae Mazouri. Mais face à des douleurs abdominales ou thoraciques, des maux de tête ou tout symptôme qui nécessite un examen physique parfois minutieux, ce système présente des limites.» Dans le cas d’une pharyngite par exemple, une photo de la gorge et quelques questions ne suffisent pas. «Il faut un examen de la gorge et une palpation pour savoir si les ganglions sont enflammés. Sinon on peut passer à côté d’une infection bactérienne pouvant se compliquer en abcès ou en rhumatisme articulaire aigu.»

Enfin, la relation avec le patient joue un rôle prépondérant. «Le contexte psychosocial est déterminant pour poser un diagnostic or il ne peut pas être exploré à travers ces outils», soutient Sanae Mazouri. Didier Châtelain renchérit: «L’être humain est un ensemble. Avec ce système, on le traite par un bout de la lorgnette. On prend des risques majeurs sur la qualité des soins et les coûts.»

«Pas d’économies»

L’aspect financier, parlons-en. Est-ce un moyen intéressant pour faire baisser les coûts de la santé? Il permet d’éviter certaines consultations inutiles, à condition, répète la médecin des HUG, qu’on ait bien défini un cadre d’utilisation. Mais désengorger les urgences, elle n’y croit pas. «La «bobologie» – petites douleurs et inquiétudes – représente 8% de la fréquentation des Urgences. En revanche, cela peut alléger le volume de consultations.»

Les deux responsables de l’AMGe, eux, ne sont pas convaincus. Pour Michel Matter, les systèmes tel TytoHome sont plus un moyen pour les assurances de fidéliser des «clients». «Je crains par ailleurs le retour de la chasse aux bons risques de la part des assureurs. Et qui utilisera ce système? Plutôt des jeunes qui sont de toute manière rarement malades?»


Ordonnance et conseils par téléphone

Un grand nombre de caisses maladie proposent aux assurés des rabais sur leurs primes à condition qu’ils appellent un centre médical choisi avant toute visite en cabinet. Au bout du fil, des assistants médicaux, des infirmières ou des médecins édictent des conseils sur une éventuelle prise de médicament ou de visite médicale, en s’aidant de questionnaires et d’algorithmes. Aux côtés de santé 24, on compte d’autres acteurs de poids tels que Medgate et Medi 24 qui existent depuis vingt ans. Le premier propose de prendre rendez-vous avec l’un de ses 110 médecins pour un conseil par téléphone ou vidéo, ou d’être connecté directement en cas d’urgence. La téléconsultation est calculée selon le tarif médical habituel (Tarmed) et reconnue par toutes les caisses maladie. Medgate délivre certificats d’incapacité de travail et ordonnances. En 2019, il a enregistré 900’000 contacts avec des patients. Quelque 720’000 pour Medi 24, où l’appel est gratuit pour les assurés. C’est l’une des 90 infirmières expérimentées qui répond au téléphone, avant de passer le relais à l’un des trente médecins lors de «cas complexes», qui représentent 10% des appels, selon le service de communication. Il délivre aussi des certificats médicaux et des ordonnances gratuitement. A.T.

Créé: 17.02.2020, 07h16

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